dimanche 7 février 2010

Le Style est l'homme même [M. de Buffon]

Discours prononcé à l’Académie Françoise, par M. de Buffon, le jour de sa réception











M. de Buffon ayant été élu par M.rs de l’Académie Françoise, à la place de feu M. l’Archevêque de Sens, y vint prendre séance le samedi 25 août 1753, et prononça le Discours qui suit :


Messieurs,

Vous m’avez comblé d’honneur en m’appelant à vous ; mais la gloire n’est un bien qu’autant qu’on en est digne, et je ne me persuade pas que quelques Essais écrits sans art et sans autre ornement que celui de la Nature, soient des titres suffisans pour oser prendre place parmi les Maîtres de l’art, parmi les hommes éminens qui représentent ici la splendeur littéraire de la France, et dont les noms célébrés aujourd’hui par la voix des Nations, retentiront encore avec éclat dans la bouche de nos derniers neveux.

[…] le style est l’homme même : le style ne peut donc ni s’enlever, ni se transporter, ni s’altérer : s’il est élevé, noble, sublime, l’auteur sera également admiré dans tous les temps ; car il n’y a que la vérité qui soit durable et même éternelle. Or un beau style n’est tel en effet que par le nombre infini des vérités qu’il présente. Toutes les beautés intellectuelles qui s’y trouvent, tous les rapports dont il est composé, sont autant de vérités aussi utiles, et peut-être plus précieuses pour l’esprit humain, que celles qui peuvent faire le fond du sujet.

[…] le ton de l’Orateur et du Poëte, dès que le sujet est grand, doit toujours être sublime, parce qu’ils sont les maîtres de joindre à la grandeur de leur sujet autant de couleur, autant de mouvement, autant d’illusion qu’il leur plaît ; et que devant toujours peindre et toujours agrandir les objets, ils doivent aussi par-tout employer toute la force et déployer toute l’étendue de leur génie.


Adresse à M.rs de l’Académie Françoise

Que de grands objets, Messieurs, frappent ici mes yeux ! et quel style et quel ton faudroit-il employer pour les peindre et les représenter dignement ? l’élite des hommes est assemblée. La sagesse est à leur tête. La gloire assise au milieu d’eux, répand ses rayons sur chacun et les couvre tous d’un éclat toujours le même et toujours renaissant. Des traits d’une lumière plus vive encore partent de sa couronne immortelle, et vont se réunir sur le front auguste du plus puissant et du meilleur des Rois (c). Je le vois, ce Héros, ce Prince adorable, ce Maître si cher. Quelle noblesse dans tous ses traits ! quelle majesté dans toute sa personne ! que d’ame et de douceur naturelle dans ses regards ! il les tourne vers vous, Messieurs, et vous brillez d’un nouveau feu, une ardeur plus vive vous embrase ; j’entends déjà vos divins accens et les accords de vos voix, vous les réunissez pour célébrer ses vertus, pour chanter ses victoires, pour applaudir à notre bonheur ; vous les réunissez pour faire éclater votre zèle, exprimer votre amour, et transmettre à la postérité des sentimens dignes de ce grand Prince et de ses descendans. Quels concerts, ils pénètrent mon coeur ; ils seront immortels comme le nom de LOUIS. Dans le lointain, quelle autre scène de grands objets ! le génie de la France qui parle à Richelieu, et lui dicte à la fois l’art d’éclairer les hommes et de faire régner les Rois. La Justice et la Science qui conduisent Séguier, et l’élèvent de concert à la première place de leurs tribunaux. La Victoire qui s’avance à grands pas, et précède le char triomphal de nos Rois, où LOUIS-LE-GRAND, assis sur des trophées, d’une main donne la paix aux nations vaincues, et de l’autre rassemble dans ce palais les Muses dispersées. Et près de moi, Messieurs, quel autre objet intéressant ! la Religion en pleurs, qui vient emprunter l’organe de l’éloquence pour exprimer sa douleur, et semble m’accuser de suspendre trop long-temps vos regrets sur une perte que nous devons tous ressentir avec elle (d).


(c) LOUIS XV, le Bien-aimé.
(d) Celle de M. Languet de Gergy, Archevêque de Sens, auquel j’ai succédé à l’Académie Françoise.


Remerciements à l'ami Damien G. d'avoir le premier publié ceci dans ses pages de Facebook le 19 janvier. [V.L.]

Portrait de Buffon par François-Hubert Drouais.

jeudi 7 janvier 2010

État de santé



Malheureux et en bonne santé…
À l'inverse…


lundi 4 janvier 2010

Interlude schubertien








Comme évoqué dans Après coup du blogue caminante, Philippe Jaccottet fait référence, au détour d'une page de ses 'Notes du ravin', à 'la dernière sonate de Schubert' en ces termes :

La dernière sonate pour piano de Schubert m'étant revenue hier soir, par surprise, une fois de plus, je me suis dit simplement : "Voilà." Voilà ce qui tient inexplicablement debout, contre les pires tempêtes, contre l'aspiration du vide ; voilà ce qui mérite, définitivement, d'être aimé : la tendre colonne de feu qui nous conduit, même dans le désert qui semble n'avoir ni limites, ni fin. (Notes du ravin, p.31)



Dernière sonate ? Mais de laquelle s'agit-il ? Car elles sont trois ces dernières sonates : D.958 en do mineur, D.959 en la majeur, D.960 en si bémol majeur… ou même quatre, si l'on fait encore allusion à la D.840 en ut majeur, inachevée. 

Ayant l'enregistrement sous la main, je donne ici le rondo : allegretto final de la sonate D.959 en la majeur, dans l'interprétation de Michel Dalberto, à la salle Adyar, à Paris, en décembre 1982, dont Carl de Nys nous dit qu'ici Schubert 'défie les analyses académiques [et] atteste une force d'invention proprement fantastique'.

vendredi 1 janvier 2010

Sauvagerie

Au fil du temps, en dépit de sa sauvagerie, le malentendu devînt si grand — et si inextricable — qu'il se résolut à y vivre — confortablement — comme dans une réserve naturelle.

mardi 15 décembre 2009

Domino couleur d’invisible [de Damien Grosdent]














Que les encens embaument ceux qui mettent
Un cache-nez sur le nez bleu
Sur l’indécent petit nez bleu
De la petite fille aux allumettes

Déflagre soufre bleu
Signale elle a des tresses
De petite maîtresse
De maison de poupées de boîte d’allumettes
Déflagre soufre bleu

Ça sent le soufre bleu
Peu lui chaut cette puce
A sur les lèvres puss
É-je au bûcher avoir fini comme Jeannette
Ça sent le soufre bleu

Embaume soufre bleu
En ce léger fantôme
Tremblant verse ton baume
En ce tombeau gelé laisse un cheveu comète
Embaume soufre bleu


Domino couleur d'invisible, 1988, extrait de Damien Grosdent, Dans les Jardins des Hespérides, in Matières à poésie, n° 20, septembre 2008.

Merci Damien.

lundi 14 décembre 2009

Humeur blanche, humeur noire

À lire, à deux pages d'intervalle, de ce même livre, ceci, résulte un sentiment, finalement réconfortant, vraiment. Et pour en revenir, encore, toujours, à Elias Canetti.

La beauté des vases grecs naît de l'espace vide et mystérieux qui s'anime entre les figures. Cette ombre intérieure rend plus lumineuse leur ronde extérieure. Elles sont comme les heures pour le temps. Il est impossible de ne pas remarquer ce vide qu'elles délimitent et qui rend les représentations si profondes. Chaque vase est un temple individuel, avec son sanctuaire tranquille et son unité ; on n'en parle jamais, bien qu'il se révèle par son nom et sa forme. Les plus belles figures sont celles qui évoquent une danse.




Rien n'est plus laid que les instincts. L'aimable révérence avec laquelle les hommes étudient les leurs, les soignant, les caressant, les admirant, rappelle la loyauté des membres d'une association de brigands. Pour eux, tout est humain de ce que la plupart des hommes aiment à pratiquer, et ils appellent monstres les rares qui n'obéissent pas à cette loi. On craint ou méprise les êtres les meilleurs : leur comportement n'aurait-il pas pris racine, par hasard, en quelque défectuosité ? Et les avides, les bouches pleines, par contre, ne sont-ils pas les bons ? Oh ! qu'elle est écœurante cette ressemblance admise par les instincts ! Ils sont la cause, et le but, et la force ; c'est pourquoi rien ne peut les renverser. D'en avoir honte n'était-il pas préférable ? Et plutôt que d'en faire étalage, ne valait-il pas mieux les taire ? Aujourd'hui, les instincts ont rang de dieux et celui qui cherche à s'en défendre est impie ; celui qui les nomme accomplit quelque chose ; celui qui les repousse est un fou. Je suis volontiers un fou.

Elias Canetti, Le Territoire de l'Homme – Réflexions 1942-1972 [année 1945],
Albin Michel, 1978, traduit de l'allemand par Armel Guerne.

lundi 7 décembre 2009

… d'autres mots [entre autres] pour le dire…




jeudi 3 décembre 2009

… derniers mots …

Qui fréquente un tant soit peu ce lieu en connaît la proximité, l'amitié avec Elias Canetti — hier, encore. Dans les dernières pages, inaugurales, à leur manière, du 'Cœur secret de l'horloge — Réflexions 1973-1985', comme il nomme ce recueil d'aphorismes et de réflexions, justement, Canetti revient sur des thèmes chers et récurrents : le combat contre l'anéantissement [la mort], la vanité des hommes,  la vacuité de l'être. Aujourd'hui, j'aimerais en finir ici avec un cycle par une sélection de dix de ces aphorismes et réflexions 'de la fin', puisque c'est bien d'une fin qu'il s'agit — mais laquelle ? —, en commençant donc par la fin. L'année, 1985. En 81, Canetti était 'élu' prix Nobel de littérature 'pour l'ensemble de son œuvre' — on sait comment il apprécia la chose et regarda sa nouvelle notoriété — ; il disparaîtra en 1994.


Il rompt avec lui-même et pousse un soupir de soulagement. Il ne veut plus jamais rien savoir de lui-même.

Il suffit de vivre assez longtemps pour obtenir tout ce qui ne vous est pas destiné.



Trop de noms dans la tête comme autant d'épingles.
`
Le mendiant lui fit l'aumône et il l'accepta.

Le sot s'est approprié le déclin.

Une œuvre faite d'informations refusées.

Immigrations. Un homme, toujours le même, immigre inlassablement en un même lieu. Il ne se trouve jamais, disparaît et revient toujours.

Le voici debout, fixant des yeux la mort. Elle avance vers lui, il la repousse. Il ne lui fait pas l'honneur de la prendre en considération. Quand la confusion déferlera tout de même sur lui…, il n'aura pas ployé devant elle. Il l'a nommée, il l'a haïe, il l'a répudiée. Il n'a pas pu faire plus : c'est mieux que rien.



Fatigué de tout ce qui ne s'est pas produit.



Il y a deux sortes d'amis auxquels on attribue des statuts distincts. Les uns sont déclarés comme tels, on les estime plus que tous les autres, on les nomme, les loue, les vante, on s'y réfère comme à des colonnes porteuses du firmament privé, comme s'ils étaient toujours disponibles, et ils le sont. On en connaît les points faibles aussi bien que les forts, on en attend, comme s'ils étaient inébranlables, les choses les plus difficiles, ils peuvent tant pour nous et sont parfois plus que des frères, on leur attribue de la générosité quand bien même ils en seraient parfaitement incapables. Le plus important, avec ces amis-là, est que quiconque vous connaît le sache.

Les amis de l'autre espèce sont ceux que l'on garde secrets. Ceux-là, on ne les nomme pas, on évite d'en parler, on les tient à distance, on les voit rarement. On ne cherche pas à les connaître : leurs particularités vous échappent. Et à supposer même qu'on en connaisse certaines (parce qu'elles sont trop notoires), on ne s'en inquiète pas, ils demeurent tellement intacts qu'à chaque nouvelle rencontre ils peuvent surprendre. Ils sont beaucoup plus rares que les amis déclarés.

Les amis secrets nous sont nécessaires pour la principale raison que nous n'y recourons guère. Ils sont là comme ultime ressource d'une existence, car nous pourrions avoir recours à eux. Leur position est inébranlable, mais eux-mêmes n'en sont pas toujours conscients. Il peut arriver qu'ils tombent des nues si l'on finit tout de même par s'adresser à eux. Leur avis serait si déterminant qu'on préfère le plus souvent y renoncer. Mais on s'imagine volontiers se mettre en route pour aller vers eux, pèlerinage qui ne doit pas être trop facile, qui sera maintes fois interrompu avant que toucher à son but, mis qui jamais ne doit se terminer par un refus.



Elias Canetti, Le Cœur secret de l'horloge, Albin Michel, 1987.
Traduit de l'allemand par Walter Weideli.


Et pour en terminer — vraiment ? —, retour à l'autre pivot de ces pages, Philippe Jaccottet, à ce qui fut inaugural, ici, il y a maintenant plus de six ans :

Accepter ne se peut
comprendre ne se peut
on ne peut pas vouloir accepter ni comprendre

On avance peu à peu
comme un colporteur
d'une aube à l'autre

mercredi 2 décembre 2009

… les mots…

Quand il n'a rien à dire, il laisse parler les mots.

Elias Canetti, Le Cœur secret de l'horloge, 1985.

jeudi 26 novembre 2009

Homo 'liber'




Lisant sur Montaigne dans un simple appareil*, mangeant, buvant, causant, voyageant, rien chez lui ne m'est alors humainement étranger.

De prime abord, lisant, j'aime à trouver, contemporain, mon auteur, installé vis-à-vis de moi. Il me faut, ici, le commerce d'êtres bien vivants et non des figures affadies, ectoplasmes décolorés arrachés à leurs feuillets.


* Christian Coulon, La table de Montaigne, Arléa, Paris, 2009.

Photo : Musée de Cluny, musée national du Moyen Âge, Paris.

dimanche 8 novembre 2009

Interlude Miao




Bienvenue chez les Miaos

Air traditionnel des ▸Miaos 




À propos de l'exposition ▸Miaos de la tête aux pieds, dans le cadre de 'Europalia – China', au Grand Curtius à Liège et des très belles photos de Philippe Godfroi publiées sur Facebook : 


… et merci à Cécile.

jeudi 5 novembre 2009

Anatole-la-petite-sole



C'est curieux. Nous faufilant, ma tasse de café et moi, de l'autre côté de l'écran bleu de la machine du jour, nous découvrons, au carrefour matinal du 15 brumaire de l'an 218 [de la République du pain-ce-n'est-pas-de-la-brioche], ce billet septentrional, encore tout engouttelé de rosée, confié aux soins diligents du Dindon de Novembre par Cécile-de-la-nuit.






C'est curieux, je passe la nuit avec ta tête verte et bleue. Je butte sur moi-même, frappée d'une paralysie dont je sens les lisières, comme la présence d'un froid. Dans le bleu, le froid et dans le vert, du jaune… J'ai envie de faire des rillettes et le chat s'éloigne de moi. Je lis et rencontre partout la même douleur. À l'intérieur, la petite fille se rebelle contre la grande qui s'ennuie… J'ai lu tes contes, nostalgie, mélancolie, Anatole-la-petite-sole, dont j'inventais la voie pour ma fille… Pour un baiser croisé sur un trottoir, le chagrin revient et m'empêche de dormir. Pourquoi manque-t-il toujours une si petite chose ?

Merci Cécile, pour ce billet nocturne nimbé de nord, et pour la 'belle image' du jour.



mercredi 4 novembre 2009

La vie comme elle va


▸LuxFMRica, by Youtube diffuse son premier clip. À tout seigneur, tout honneur, c'est à l'ami Tarek, au complice de longue date dans les friches de l'écriture, qu'est consacré ce petit bout de vidéo qui illustre, très modestement, le beau travail de mise en espace sonore réalisé par Tarek Essaker lui-même et de mise en voix effectué par Maïa Chauvier et Julie Istasse, autour de 'La vie comme elle va' — illustré sur le site ▸La page de Tarek Essaker  — proposé en 2005 par le festival international 'Voix de femmes'. Ce clip espère bien être le premier d'une série qui s'attachera à mettre en évidence les recherches entreprises depuis près de deux décennies par l'auteur en matière d'écriture poétique et théâtrale, à leur exacte articulation.





▸LuxFMRica, by YouTube est la chaîne vidéo développée autour du site ▸sous le clavier, la page… et du présent blogue.

dimanche 1 novembre 2009

Rituel



Je suis parmi tous et je me tais
Je parle et je suis seul
Silence et solitude

 À Tarek


vendredi 30 octobre 2009

Amour




Il était à la fois parfaitement fier et tout à fait ému d'un amour qui aurait pu être, bien que totalement impossible ; par là même, il le parait des plus éblouissants miroitements et lui concédait les plus inavouables débordements. Le temps n'y avait rien fait.



▶ Plan-guide des expositions d'art à Paris